…et à l'année prochaine.
…et à l'année prochaine.
7 – Les sept frères
Magali, creusant. — Je veux comprendre, je veux trouver…
Jean, creusant. — Moi aussi, moi aussi !
Le Phoque. — Poitchitchi, poitchatcha…
Jean, creusant. — Rrrh, pas toi !
Le Fils de l’Homme en Noir. — Papa ? Papa, tu vas mourir, c’est pour ça, tes habits noirs ? Ou bien c’est quelqu’un de la famille ? C’est qui ? C’est maman ? C’est moi ?
Flatsch ! de vague.
Magali. — Aaah ! Trempée !
Jean. — Moi aussi !
Ils remontent creuser plus haut dans le sable.
Jean, riant,creusant. — C’est la course, hein !
Magali, creusant. — Je veux trouver les Sept frères, moi.
Jean, creusant. — Les petits mômes, ils étaient combien ?
Chris. — J’en peux plus de ces diapos du code ! J’en peux plus de réviser quoi faire en cas d’accident et de — crasssh d’accident — voilà !, ces images, ces — craaash d’accident— non, ça suffit maintenant !
Le Fils de l’Homme en Noir, au loin. — Sunshine, mes clés ! Pour toi ! Attrape-les !
Vache-Taches. — Mon moment préféré, en salle, c’est quand je présente le menu aux clients et quand je vois leurs yeux briller, quand je sens leur appétit s’ouvrir et la salive envahir leur bouche. A ce moment-là, moi…
Flatsch ! de vague.
Jean, l’esquivant. — Olé !
Magali, plus haut, creusant. — Joli !
Sunshine. — Le soleil se cache. La mer remonte. Au loin, juste une ligne blanche, éblouissante, et la mer qu’on ne voit même pas bouger, comme une grande bâche qui recouvrirait quoi ? on ne sait pas. Faudrait aller voir. Soulever la peau de l’eau. Traverser toute la plage jusqu’à l’eau, là-bas. Trop loin. Trop fatiguée, moi. Piscine ce matin. Soleil et vent. Pas bouger, plus bouger. Juste rester là. Tranquille. Respirer. Calme plat. Et la mer, toujours, là-bas.
Magali. — Pfff. Et toi ?
Amalia. — Je ne peux pas te garder toute la vie avec moi. Il faut que je t’emmène au centre spécialisé. Là où il y a des gens qui sauront prendre soin de toi, te soigner. En voiture, tiens, qu’est-ce tu crois. Je pose les enfants à l’école, je prends une journée de congé et je t’emmène. Ne t’inquiète pas, je t’envelopperai de serviettes humides, pour que tu te sentes bien, et je te calerai avec des coussins, pour que la ceinture ne te blesse pas. Pourvu qu’on ne se fasse pas arrêter. Tu te feras discret, hein ? Tu te tiendras bien ? Et tu me parleras, pour passer le temps. On, on discutera. Pour une fois. Hein ? Et tu m’écouteras, toi…
Flatsh de vague, ils remontent et recommencent à creuser.
Maxie. — Marée basse. La mer si loin. Le soleil dans les yeux. Et un truc qui bat derrière moi, un drapeau de pub. Le cri des mouettes : jamais elles s’arrêtent ? L’impression de voler un moment de liberté.
Superman. — Toutes ces choses que je n’ai pas pu empêcher. Comment empêcher l’orage d’éclater ? Comment retenir les murs ? Mais cette nuit, cette nuit-là, dans la ville, sur la plage, quand ma cape de soie battait tout autour de moi, j’ai…
Choeur. — Dehors, la nuit, la nuit. La nuit pleine de froissements, d’yeux, de respirations, de sons, de voix, de musiques et de vies secrètes. D’yeux jaunes, de loup. D’yeux rouges furtifs de passages croisés. De voix sur la plage, de corps dans la mer, la nuit pleine du ressac des vagues, du ressac des vagues, du ressac des vagues…
Flastch ! de vague. Ils remontent encore et creusent de nouveau.
Magali. — Ah :
Chœur. — Dehors, la nuit, la nuit pleine de vent, de pas, de craquements, de soupirs, de bruits, la nuit trouée par le ballet des phares jaunes, blancs, blancs, jaunes, blancs, blancs, leur monde blanc aveuglant…
Magali. — Pfff. C’était mieux plus bas, hein ?
Jean. — Ouais, là y a plus grand chose qu’on n’ait pas déjà…
Le Phoque. — Mal aux bras, mal au dos, mal aux pieds. Mallette de couteaux. Nom des verres, des assiettes. Différence entre les deux andouillettes.
Oscar. — On guette la maison fantôme, sur la falaise, les lumières qui s’y allument certaines nuits, aaaah ! on s’enfuit, glacés de peur, on joue à se faire peur, ensemble, tête levée, l’hiver, la nuit, *et la créature dans la maison, on dit, on se raconte, l’étrange créature à la peau tachée…
Jean. — *Tu vois ? De quand ça date, ces histoires, tu crois ?
Magali. — Hyper longtemps, sûrement.
Jean. — Non, si ça se trouve, c’est dans le futur, c’est pas encore arrivé. Superman, à un moment, il a dit…
Magali. — Et pourquoi le lycée ? Trappelles, le lycée, ça sent le brûlé… C’est peut-être des élèves du lycée, qu’on connaît ? Mais comment ça parle ? D’où ça vient ? C’est des pensées ou des vraies voix ? Et comment ça se fait qu’on les…
Jean, l’interrompant. — Tsé quoi ? Si ça se trouve, c’est nos parents.
Magali. — Qu’est-ce qu’ils foutraient là ?
Jean. — Quand ils étaient jeunes, ya vingt, trente ans.
Magali. — Ils vivaient pas là, les miens.
Jean. — Oui mais moi…
Magali, l’interrompant. — Non, si ça se trouve, c’est des morts qui parlent.
Jean. — Ou des gens, leurs rêves, la nuit.
Magali. — Les morts. Les morts, je te dis. Les morts qu’on a aimés.
Jean. — Comme tu sais où ça se passe, les rêves ? Je veux dire, où ça se passe vraiment ? Et si les gens qui sont dans ton rêve, tu es aussi dans leur rêve à eux, juste, ils s’en rappellent pas quand ils se réveillent mais les rêves ça serait un endroit parallèle où on pourrait se… Faudrait continuer à…
Magali. — Trop tard, la mer est trop haute, y a presque plus de sable et tout ce qu’il y a, on l’a djà…
Jean. — Là !
Magali. — Tu vas te faire tremper ! Viens sur la jetée !
Jean. — Non, vite fait !
Il creuse un tout petit endroit de sable encore sec, contre la jetée.
L’Aigle. — Je te retrouverai. Je sais que tu vis quelque part, dans cette ville ou plus loin, peu importe, je te chercherai toute ma vie, jusqu’à ce que je te retrouve. Et je sais qu’un jour, je te retrouverai. Alors je t’inviterai sur cette plage, de nouveau, à marée basse, pour de vrai. Il fera nuit. La plage déserte. Que pour nous deux, cette fois. Si je peux, j’aurai éparpillé des pétales de roses sur le sable, comme l’autre nuit. Si c’est la saison ou si j’en ai trouvé. Et je t’aurai préparé ton plat préféré : une salade de poulpes, parfaitement assaisonnée, ail et citron vert, avec des toasts et du vin blanc que j’aurai mis à rafraîchir dans une flaque au creux d’un rocher. On s’assiéra sur le sable mouillé et on mangera avec les doigts, direct dans le plat. Sans parler. Le moelleux de la chair du poulpe et l’acidulé. Et la mer montera vers nous. Doucement. Tout le temps qu’on mangera. Elle montera jusqu’à nos pieds. On ne bougera pas. On sera bien, ça nous fera frais. La mer continuera de monter, nous de manger, sans bouger. Sous les étoiles. Seuls sur la plage, les doigts luisants, la bouche aussi. A la fin, quand le plat se balancera sur les vagues, on y prendra le dernier morceau de poulpe, gorgé de citron et d’ail, on laissera la mer emporter le plat vide, on le regardera s’éloigner, la mer nous recouvrira de ses vagues de larmes et on y plongera tous les d…
La mer entre violemment dans le trou, trempe Jean et Magali et couvre les dernières paroles.
Magali etJean, sautant sur la jetée. — Aaaah !
Jean. — ‘tain, trempé, là !
Magali. — Merde alors. Merde, Jean. Mais qui c’est, ces voix ?
Jean. — D’où elles sortent ?
Magali et Jean. — Qui c’est qui nous parle ?
Jean. — Et comment les retrouver, maintenant que… ?
L’homme au chien, l’interrompant. — C’est ça la question.
Magali. — Aaah !
La femme à vélo. — A grande questão.
Magali. — Hein ?
Jean. — Quoi ?
Le Collectionneur de Porte-clés. — La grande question.
mademoiselle Moustache. — La seule, l’unique.
La femme à vélo. — A única questão, sim.
Le chien aboie.
Magali. — Qui c’est qui parle dans le sable ?
Jean. — Et comment ? C’est quoi ?
Magali. — C’est quand ?
Jean. — Vous les *connaissez ?
Magali. — *Vous savez qui c’est ?
L’Homme au Chien, son chien, la Femme au Vélo, Mademoiselle Moustache et le Collectionneur de Porte-Clés rient et s’en vont chacun de son côté.
Magali. — N’importe quoi, ceux-là.
Jean. — N’importe quoi, ouais.
Temps.
Magali, bas. — On a rêvé, tu crois ?
Jean, bas. — Quand ?
Magali, bas. — Quand ils avaien… leurs têtes, là ?
Jean. — Ché pas. Et la poule, où elle est ?
Magali. — Disparu.
Jean. — Ils l’ont bouffée. Toute crue.
Magali. — La nana à moustaches, en tout cas, elle était trempée.
Jean. — Forcé, elle s’est baquée, toute habillée, on l’a vue.
Magali. — Ché pas, Jean. Ché plus.
Temps.
Magali. — Qu’esse t’as ?
Jean. — Froid. On rentre ?
Magali. — Non, pas djà.
Jean. — Pourquoi ? Qu’est-ce tu veux faire ? Y a plus de sable de libre, tout est recouvert. On reviendra.
Magali. — Faut attendre que la mer baisse, tfaçon, pour recommencer à creuser.
Jean. — T’imagines, aux grandes marées ? Si on creuse, tout là-bas…
Magali. — Yeaah…
Ils commencent à remonter vers le lycée. S’éloignant :
Magali. — On va se faire un super chocolat bien bouillant !
Jean. — Mmh. Avec plein de tartines à tremper dedans.
Magali. — Qui font des gros yeux de beurre bien dégueu.
Jean. — Pourvu qu’elle ait pas tout emporté.
Magali. — Qui ?
Jean. — La mer. La prochaine fois. Pourvu que les vagues emportent pas tout, là !
Fracas du ressac, vent et cris de mouettes : c’est marée haute sur la plage d’Hacqueville, en plein hiver, en fin de journée. FIN.
6 – Le banquet sous la lune
Ils creusent tous les deux avec acharnement, tout près des vagues.
Magali, s’interrompant soudain. — Je voudrais que ça dure des années.
Jean. — Quoi ?
Magali. — Ce moment, ça. Pas toi ?
Jean. — Si. Si, tu… Magali je…
Magali. — Là !
Chœur. — La nuit, la nuit…
L’Aigle. — Rose, ma Rose à peine éclose…
Chœur. — La nuit sur la plage, la nuit pleine de vent, la nuit pleine de pas sur le sable, pleine de craquements, pleine de soupirs, pleine de bruits…
Le Phoque. — C’est la nuit, la nuit noire, la voiture est garée sur la jetée, Amalia m’a emporté dans ses bras jusque sur la plage où nous ne sommes pas seuls.
Chœur. — La nuit sur la mer, la nuit qui vient du large, la nuit du ressac et des moustaches blanches de l’écume des rouleaux qui explosent sur le sable et repartent, et se crashent et repartent…
Vache-taches. — Enfin possible, enfin accepté, personne ne me regarde bizarrement, je peux ôter ma capuche, ma cagoule, mes foulards, mes lunettes noires, relever mes manches longues, remonter mon pantalon pour entrer goûter l’eau délicieuse sans personne, personne pour se moquer. Ils me sourient, au contraire, ils me sourient et ils sont tous bizarres, comme moi, tous magnifiquement bizarres…
Superman. — Coup de bol, dis donc, j’ai mon maillot de bain sous ma cape.
Superwoman. — Bien joué !
Chœur. — La nuit, tous les monstres sont gris.
Sunshine, joyeuse. — Tous à poil !
Chris. — Sur quoi je marche ?
Sunshine, joyeuse. — Tous à la baille !
Le Phoque. — La plage est couverte de pétales de roses qui embaument.
L’Aigle. — Pour toi, mon amour.
Le Fils de l’Homme en noir. — Pousse-toi, papa, que je voie. Tous ces gens. Sunshine ? Où elle est ? Une bonne femme en chemise de nuit, un phoque, un mec en slip blanc, couvert de taches, deux Superhéros avec leurs capes qui battent, et tout une bande de mômes et un Aigle géant, les ailes grandes ouvertes, l’œil doré, tout brillant, et encore une femme, mais où est-ce qu’elle est ? Sunshine ? Sunshine, regarde, j’ai les clés de chez moi, pour toi, je veux que tu puisses venir dormir même quand je suis pas là, je veux que chez moi, ce soit chez toi…
Maxie. — Regarde, Oscar, comment ça s’appelle une dame comme ça ?
Oscar. — Une centaure.
Maxie. — Et tous les chiens d’écume qui sortent de la mer.
Oscar. — Et les fantômes qui dansent, traversés par la lune.
Maxie. — Qu’on voit à travers.
Vache-Taches. — Je suis normal !
Sunshine. — Tous à l’eau, les freaks !
Le Fils de l’Homme en Noir. — Sunshine !
Ils courent tous se baigner. Pendant ce temps, sur la plage réelle, la mer qui monte trempe soudain Magali et Jean.
Magali etJean. — Aaah !
Magali. — ‘tain, c’est dingue, ça ! On dirait… oh putain.
Jean. — Quoi ? Qu’esse t’as ?
Magali. — Le chien, regarde. Le chien et le vieux mec, là-bas.
Jean. — Ils ont.
Magali. — Ils ont échangé leurs têtes, ouais. Pince-moi. PINCE-MOI, ‘TAIN ! Aaah !
Jean. — Et la nana, à vélo, là.
Magali. — Une poule ?!
Jean. — Elle, elle promène une poule ! Sur la plage !
La mer continue de monter et les asperge de nouveau.
Magali. — Eh mais c’est bon, les vagues, là !
Jean. — Viens, on remonte.
Magali. — Mais tous les gens qui parlent, là, dans le sable ?
Jean. — Viens, on va se faire tremper !
Jean et Magali remontent la plage. Un grand cliquètement. Ils se retournent :
Magali. — Qu’est-ce qu’il fout, celui-là ?
Jean. — Il danse. Il danse, avec tous ses porte-clés…
Magali. — Dans son manteau grand ouvert, partout, dedans, accrochés.
Jean. — Comment il a pu en trouver tant que ça, dans les algues, depuis combien de temps il… ?
Mademoiselle Moustaches, les interrompant. — Aaaaaaaaaaaaah…
Grande course de mademoiselle Moustaches qui descend toute la plage, les croise, et se jette dans la mer, toute habillée.
Jean. — Toute habillée.
Magali. — La meuf à moustaches.
Jean. — Tarés, tous, sur cette plage. Complètement tarés. C’est peut-être les voix qui… ? C’est peut-être cette plage qui fait… ?
La mer les asperge encore.
Magali. — Ah mais ça suffit, la mer, là !
Jean. — Elle remonte super vite, viens.
Magali, creusant. — Non, attends, je voudrais encore… Ecoute !
L’Aigle. — Si ton secret te pèse trop, murmure-le dans un tronc d’arbre brûlé ou creuse un trou dans le sable d’une plage, murmure-s-y ton secret puis rebouche-le, mais trouve une plage sans roseaux, sinon, comme le roi Marc’h et sa tête de cheval…
Jean. — Viens, Magali, remonte, là, on va se faire coincer !
Ils remontent en courant plus haut sur la plage, presque poursuivis par les vagues de la marée montante.
5- Fantômes d’enfance
Magali. — Viens, on va voir près de l’eau, y a peut-être d’autres gens qui parlent dans le sable. D’autres créatuuuuures !
Jean. — Mais c’est mouillé !
Magali. — Allez, viens, quoi…
Ils descendent la plage vers les vagues, croisant la femme à vélo.
La Femme au Vélo. — Bonjour.
Magali. — Bonjour.
Jean. — Jour.
Quand elle est plus loin :
Jean. — Non mais ya foule sur cette plage, j’y crois pas.
Magali. — Ils se connaissent, tous ces vieux ?
Jean. — Je crois pas. Ils se parlent pas. Qu’esse tu cherches dans les algues, là ?
Magali. — Ma bouteille.
Jean. — Quelle ?
Magali. — Celle que j’ai lancée, trappelles ? à la rentrée. Avec un message dedans, plié, sur un petit bout de papier…
Jean. — Woah, mais c’était y a, y a des années, ça !
Magali. — On sait jamais…
Jean. — T’avais écrit quoi ?
Magali. — Ha haaa…
Jean. — Allez, dis-moi.
Magali. — Si je te le dis, ça va jamais se réaliser.
Jean. — Mais si ! Allez-eu.
Magali. — Bon. Alors j’avais marqué…
Le Collectionneur de Porte-Clés, surgissant. — Qu’est-ce que vous cherchez ?
Magali. — Ah ! Non mais ça va pas de, de.
Jean. — Rien, rien.
Le Collectionneur de Porte-Clés. — Si, vous cherchez, j’ai bien vu que vous cherchez. Les porte-clés, c’est à moi, ok ? Si vous trouvez un porte-clés vous le laissez là où il est, ok ? C’est moi qui fais collec sur cette plage, moi tout seul ! Vous avez pas intérêt à y toucher.
Magali. — D’accord, d’accord !
Le Collectionneur de Porte-Clés, s’éloignant. — Pas intérêt !
Jean. — Complètement taré çui-là ! Pour qui y se prend ? Des porte-clés, en plus. Sur la plage. Qui c’est qui… ?
Magali. — Jean ! Viens ! Ecoute, là !
Jean. — Djà ?
Maxie. — On est là, toute la bande, sur le Plat-Gousset, la tête en l’air, à guetter. Quand c’est que la lumière va s’allumer ? La nuit tombe derrière nous, sur la mer, la falaise devient mauve et le ciel, sans couleur, sans lumière.
Oscar. — Je vous jure, je l’ai vue, y avait même une ombre qui passait devant.
Chen. — Une ombre !
Oscar. — Une ombre géante.
Maxie. — Une ombre de géant.
Lila. — Ma mère, elle dit que c’était un homme très riche qui a acheté cette maison pour sa femme qu’il adorait.
Oscar. — Une femme magnifique.
Chen. — Qui chantait divinement.
Loïc. — Ah bon ?
Chen. — Ouais.
Nour. — Mais sa femme, elle est tombée hyper gravement malade.
Loïc. — Elle est morte, même.
Oscar. — Et son mari, il est tellement fou de chagrin d’amour qu’il a pas voulu la quitter et il l’a enterrée dedans. Dans sa maison.
Maxie. — Sous le plancher, ouais.
Oscar. — Non, il l’a faite empailler.
Paul. — Comme un chien ?
Oscar. — Allongée sur son lit, les joues toutes roses, on dirait qu’elle dort.
Maxie. — Et la nuit, il joue de l’orgue pour elle.
Nour. — Toute la nuit.
Maxie. — A la lueur des chandelles qui font briller ses longs cheveux tout peignés.
Paul. — N’importe quoi ! Il y a l’électricité, là-haut, eh.
Loïc. — Comment tu le sais ?
Paul. — Pasque ma tante, elle fait le ménage là-bas.
Lila. — Dans la maison du fou ?!
Paul. — Non, à côté.
Maxie. — Han, j’ai vu quelque chose !
Loïc. — Non. Ya rien.
Oscar. — Pas encore. Bientôt.
Nour. — A quelle heure faut que vous rentrez ?
Paul. — Pffff, t’occupe, bébé.
Oscar. — Il est là. Il va allumer ses bougies. Ses grandes bougies qui tremblent…
Lila. — Dans le jardin, y a des rosiers partout.
Chen. — Qu’il a fait planter pour elle, ouais. Des milliers de rosiers de toutes les couleurs, de toutes les formes…
Oscar. — Pour que ça sente bon quand elle ouvre ses fenêtres.
Maxie. — Quand elle pouvait plus se lever, tellement elle était malade.
Chen. — Même, il en mettait une tout le temps sur son plateau de petit déjeuner, qu’il allait cueillir à l’aube…
Loïc. — Moi, à la fête des mères…
Oscar, l’interrompant. — Chhh. Regardez.
Tous. — Oh. Han !
Temps.
Maxie. — J’ai peur.
Loïc. — Chhh.
Nour. — Ooooh ! Il a…
Lila. — Chh !
Oscar. — Terminé.
Maxie. — Oh non.
Nour. — Pourquoi ?
Chen. — Où il est passé ?
Paul. — Ptêtre qu’il nous a vus.
Lila. — Mais non !
Paul. — Si. Ptêtre qu’il descend nous chercher. Par là. Par son escalier privé.
Tous. — Aaaaaaah !
Ils s’éparpillent en criant.
Magali. — Des mômes, maintenant.
Jean. — C’est peut-être eux, les Sept Frères ?
Magali. — Mais non, y avait des filles avec.
Jean. — Stu fais ?
Magali. — Ben je creuse, pour savoir si le monstre de la maison fantôme les a rattrapés.
Elle creuse.
Magali. — Rien. Ailleurs ?
Jean. — La mer remonte. Super vite, même, dis donc !
Magali. — Alors viens, magne, reste ce coin de libre qu’on n’a encore jamais creusé…
4 - Superman
Mercredi début d’après-midi. Magali et Jean se retrouvent devant la mer. L’hiver, la plage déserte. Le vent qui les fouette.
Magali. — Tu vois, c’est l’endroit que je préfère.
Jean. — Quoi ?
Magali. — Là, devant la mer.
Jean. — Cette plage ? Elle a rien de…
Magali, l’interrompant. — N’importe où, devant la mer. Marée haute ou basse, plage, route, falaise ou galets, peu importe, du moment que la mer soit là et qu’elle batte. Qu’elle vienne et qu’elle reparte. Qu’elle crashe ses vagues, flatsch ! , à mes pieds, et qu’elle reparte. Et revienne. Et reparte. Et batte.
Jean. — Moi, quand j’entends les mouettes crier, comme ça, j’ai envie de les tuer. Elles m’énervent ! Comme si elles me disaient un truc que j’aime pas, comme si elles se parlaient dans leur langue que je comprends pas, à planer, là, dans le ciel, à se laisser dériver au-dessus de moi, à tournoyer, à me surveiller, à, à quoi, à ricaner, c’est ça ?
Magali. — Trop parano. Elles s’en foutent, de toi. Elles cherchent juste à bouffer, et où bouffer et quoi bouff…
Jean, l’interrompant. — N’empêche. Elles m’énervent à crier, à criailler, là. Aux mouettes : POUVEZ PAS LA FERMER ?!
Temps, plein de cris de mouettes.
Magali. — Apparemment pas. Viens, on va creuser là-bas, on y a jamais été.
Jean. — T’en as pas marre ?
Magali. — Allez, quoi. Encore une fois. Tu préfères réviser ?
Ils creusent.
Magali. — Prems !
Il la rejoint.
Superman. — Je suis adulte, je travaille, j’ai ouvert mon restaurant à moi, mon rêve, et j’ai une famille, une femme, je suis marié.
Jean, bas. — Palpitant.
Magali, bas. — Attends, rrah !
Superman. — Chaque soir, je rentre tard chez moi.
Jean, bas. — Forcé.
Magali, bas. — Chhh !
Superman. — Je gare ma voiture noire dans la pente devant la maison, trop tard pour ouvrir le garage, je descends de voiture, je ferme la portière doucement, j’ouvre la porte d’entrée en tenant mes clés, pas qu’elles cliquètent, je pose ma mallette dans l’entrée, je baisse la poignée d’une porte et quand je me penche sur les lits tièdes pour embrasser mes enfants, un bout de cape brillante dépasse de sous mon veston qui sent la nuit.
Jean, bas. — Quoi ?
Magali, bas. — Tu vois ?
Superman. — Puis j’entre dans notre chambre. Je m’assois au bord du lit. Je pose ma main sur l’épaule de ma femme qui allume la lampe de chevet, cligne les yeux, me regarde. Oh, c’est elle ?!
Magali, bas. — Qui ?
Jean, bas. — J’en sais rien, moi.
Superman. — Je me retiens de respirer pour que ça dure. Elle ne disparaît pas. C’est bien elle. En chemise de nuit. Dans notre lit. Dans mon lit du futur. “Il est tard ?” elle demande en me souriant. /“Non. Oui. Je ne sais pas”, je fais. / “Ça va ?” / “Oui, oui.” Mais je ne me couche pas à côté d’elle. Pas ce soir. Je l’embrasse, j’éteins la lampe de chevet, je ressors de notre chambre, de notre maison et je pars en mission, incognito, dans la ville endormie. Je suis un super héros. Le jour, je travaille dans mon restaurant, je dirige ma brigade, j’accueille les clients et la nuit, j’arpente les rues noires, silencieux comme un chat, toutes les rues de la ville, et les quais, et les plages, toute la ville endormie sauf moi, et ma cape en satin danse comme les ailes d’une raie manta à chacun de mes pas. D’autres nuits, c’est ma femme qui arpente les nuits dans sa cape à elle. On est un super-couple de super-héros super-discrets qui veillent sur notre ville fouettée par les marées.
Magali. — Woah…
Jean. — N’importe quoi !
Magali. — Ptit joueur.
Superman. — Le lendemain matin, je prends mon petit-déjeuner dans la cuisine, j’embrasse nos enfants…
Jean, à Superman. — C’est bon, on a compris.
Magali, à Jean. — Et toi, dans ton trou, il y a quoi ?
Superman, décroissant au fur et à mesure qu’ils s’éloignent. — …je reprends ma mallette, je monte dans ma voiture, je démarre, je descends la pente en marche arrière et je repars travailler comme si de rien n’était…
Le Fils de l’Homme en Noir. — …son survêtement, son survêtement brillant. Sunshine. Elle marche les épaules en avant, ses cheveux longs tout agités par le vent,…
Jean, bas. — Comme toi, là.
Magali, bas. — Essaie de te rattraper.
Le Fils de l’Homme en Noir. — …la tête baissée comme un taureau qui va charger. Sunshine. Elle marche à grands pas furieux, droit devant elle, et son autre veste, rouge, elle l’a nouée autour de la taille comme une jupe et ses manches battent, elles fouettent l’air à chaque pas planté dans le sable, dans la terre, sur le quai, dans la poussière de la cour de récré. Sunshine, tu…
Silence net.
Magali. — C’est pas le même que le premier jour, avec son père tout en noir, là ?
Jean. — Qu’est-ce qui se passe sur cette plage ?
Magali. — Rien, pourquoi ? Juste Superman qui parle.
Jean. — Et un mec transformé en phoque.
Magali. — Ou une fille, on sait pas.
Jean. — Et un autre couvert de taches, comme une vache.
Magali. — Qui fait piler les bagnoles.
Jean. — En pleine nuit.
Magali. — Et un autre mec tout en noir.
Jean. — Et son fils.
Magali. — Et la nana qui conduit le phoque.
Jean. — Et la meuf à Superman…
Magali. — Peut-être qu’il y a tout un monde qui vit sous la plage. Sous cette plage, là. Un monde, un monde parallèle.
Jean. — Tu crois ?
Magali. — T’imagines ? Et nous, les trous qu’on creuse, dans le sable, ça fait comme des cheminées dans leur ciel à eux, par où leurs paroles s’échappent jusque vers nous, ffft, ffft, ffft. Mais pourquoi c’est toujours la nuit chez eux ?
Jean. — Le sable, c’est pas vraiment transparent…
Magali. — Tout de suite. Alors quoi ?
Jean. — …et quand t’imagines les mètres et les mètres qu’il y a sous nos pieds pour que ça tienne, ou alors c’est sur une structure en acier…
Magali, l’interrompant. — Et c’est quoi cette histoire de 7 Frères ?
Jean. — Les sept nains de Blanche-Neige ?
Magali. — Arrête. Non, attends, Superman, le phoque, le mec en noir, son fils,… qui d’autre ?
Jean. — Le taches-de-vache.
Magali. — Mmh. Ça fait que 5, ça. Faut qu’on trouve les deux autres.
Jean. — Non mais…
Magali, l’interrompant. — Si, si on trouve les deux autres qui manquent, on va comprendre pourquoi…
L’Homme au Chien, surgissant. — Alors, les jeunes ?
Magali. — Oh ! Bonjour.
Jean. — Oui, quoi ?
L’Homme au Chien. — Cherchez quelque chose dans le sable ?
Jean. — Mon… briquet. Vient de tomber.
L’Homme au Chien. — Dangereux de fumer, hein ?
Magali. — Oui oui, on sait.
L’Homme au Chien. — Belle plage, hein ?
Magali. — Oui, très belle.
L’Homme au Chien. — Et spéciale.
Magali. — Hein ? Spéciale comment ?
L’Homme au Chien. — Hein ?
Magali. — Vous avez dit spécial, elle est spéciale comment, cette plage ?
Jean. — Qu’est-ce qu’elle a de spécial ?
L’Homme au Chien. — Oui oui, belle plage. Allez, bonne journée.
Quand l’homme et son chien se sont éloignés.
Magali. — ‘tain, complètement bouché, le vieux.
Jean. — I m’a foutu la trouille. Pas entendu arriver.
Magali. — Et t’as vu ses yeux ?
Jean. — Non, quoi ?
Magali. — C’est sa tête, en fait. Sa tête va pas avec son corps, ché pas comment t’expliquer…
Jean. — Wouoh, arrête l’alcool, toi.
Mademoiselle Moustaches. — ‘jour.
Jean etMagali. — ‘Jour.
Jean, bas. — Qui c’est, celle-là, tu la connais ?
Magali. — Non, et toi ?
Jean. — T’as vu ses moustaches ?
Magali. — C’est pas gentil, faut pas se moquer. Si ça se trouve, quand je serai vieille… Allez, faut trouver les autres !
Elle commence à creuser.
Jean. — J’aimerais bien te connaître encore quand tu seras vieille.
Magali, de loin. — Tu dis quoi ?
Jean, fort. — Rien rien…
Il se met lui aussi à creuser.
Chris, criant. — J’ai pas fait exprès !!!
Jean, sursautant. — Wouoh !
Silence.
Magali, de loin. — C’était quoi, ça ?
Jean. — Je sais pas. Y a plus rien. Et toi ?
Magali, de loin. — Viens voir, c’est bizarre.
Il se lève et court vers elle.
Magali. — On dirait un répondeur ou ché pas, un message en boucle, écoute…
Chris. —…trouvez ce message, qui que vous soyez, et si vous avez déjà vu, vous aussi, les soirs de pleine lune, une personne ou un fantôme couvert de taches, comme une vache, contactez-moi. If you ever find this message, whoever you are, and if during moonlight nights you’ve ever met someone or a ghost covered with dark stains like a cow, please contact me. Si vous trouvez ce message…etc.
Jean. — Les soirs de pleine lune ? Pourquoi ?
Magali. — Commencent à me faire flipper, toutes ces voix, moi.
Jean. — T’inquiète, je te protège.
Magali. — Ah ouais ? Temps. Quoi encore ?
Jean. — Rien. Hier soir, quand je suis sorti mettre ma lettre à la boîte, y avait quelqu’un qui nourrissait les mouettes, sur le front de mer.
Magali. — Qu’on connaît ?
Jean. — Non. Même pas pu voir si c’était une fille ou un mec. Avec des gants de laine, et une écharpe, et une capuche, penché vers une mouette qui le ou la regardait, tout près, face à face, tu vois, la capuche et le long bec orange. Tout à coup, il se tourne vers moi —la mouette s’envole— je vois ses yeux, son visage, et là, je te jure, sa peau, elle était toute, toute tachée. Comme. Mais non, c’était peut-être la lumière. La nuit tombait, alors… Et le boucan des vagues, derrière. Comme si, comme si le temps s’était arrêté.
Magali, éclatant de rire. — Trop bien, ton histoire. J’y ai presque cru, dis donc !
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